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Marco Tedeschi : de Kross Studio à la Haute Horlogerie indépendante


Par | Publié le 15/10/2026 à 02:00 | mis à jour le 14/10/2026 à 07:53

Vingt ans après avoir imaginé son premier tourbillon central, l’ingénieur et entrepreneur suisse Marco Tedeschi donne son nom à une maison de haute horlogerie construite autour d’une conviction : c’est le mouvement qui doit dicter la forme de la montre. Une nouvelle étape pour celui qui s’est d’abord fait connaître grâce aux collaborations spectaculaires de Kross Studio, et dont la manufacture a récemment accueilli Chanel à son capital.



Des mouvements ex-nihilo

Il y a des marques qui naissent d’un dessin, d’une complication ou d’une intuition esthétique. Celle de Marco Tedeschi trouve son origine dans une question d’ingénieur : pourquoi continuer à construire les mouvements selon une architecture traditionnelle lorsque l’on peut repartir de zéro ?
 
En 2006, alors qu’il est encore étudiant, le jeune Genevois imagine une architecture de tourbillon central destinée à bouleverser l’organisation habituelle du mouvement. Vingt ans plus tard, cette idée constitue toujours le socle de son projet horloger.
 
Mais celui-ci a considérablement évolué. Derrière le nom de Marco Tedeschi se dessine désormais un ensemble cohérent associant une maison de haute horlogerie, une manufacture intégrée (qui travaille également pour d’autres marques) et une structure consacrée aux collaborations créatives.
 
Un changement de nom, en apparence. En réalité, une nouvelle manière de présenter une ambition horlogère.

​Un ingénieur avant d’être une marque

Né à Genève en 1985, Marco Tedeschi grandit dans un environnement propice à la découverte de la mécanique horlogère.
 
Dès l’enfance, il se familiarise avec les mouvements en remontant les montres dans la boutique de son père. Il se forme ensuite à l’horlogerie et à la conception microtechnique à l’École technique de la Vallée de Joux, avant de poursuivre ses études d’ingénierie à Genève.
 
Son approche se construit à la croisée de trois univers : la mécanique, le design et la conception industrielle. En 2006 comme indiqué précédemment, il développe une architecture de tourbillon central dont le principe consiste à inverser la logique traditionnelle de construction d’une montre.
 
Le mouvement ne doit plus s’adapter à la boîte : c’est la boîte qui doit découler du mouvement. Cette idée va devenir sa signature.
 
La suite de son parcours le conduit à travailler dans l’industrie horlogère, notamment chez Hublot, avant de prendre la direction générale de la maison RJ, anciennement Romain Jerome. Une expérience qui lui permettra d’appréhender aussi bien les contraintes techniques que les réalités économiques et commerciales d’une marque horlogère.
 
En 2020, il décide de construire son propre écosystème.

​Kross Studio, le laboratoire des collaborations

C’est sous le nom de Kross Studio que Marco Tedeschi se fait progressivement connaître auprès d’un public international.
 
La démarche se distingue immédiatement des codes habituels de la haute horlogerie indépendante : plutôt que de s’en tenir aux complications traditionnelles et à leur interprétation esthétique, la marque confronte la mécanique horlogère à des univers issus du cinéma, de la bande dessinée et de la culture populaire.
 
Les collaborations avec Warner Bros., DC Comics, Disney, Lucasfilm ou encore Hasbro donnent naissance à des créations spectaculaires. Une montre à tourbillon central peut ainsi être associée à l’univers de Star Wars, à celui de Batman, de Harry Potter ou à Game of Thrones.
 
Certaines éditions prennent la forme de coffrets de collection associant la montre à un objet sculptural ou à un élément emblématique de la licence.
 
L’exercice pourrait se limiter à une opération de merchandising de luxe. Ce serait pourtant méconnaître la démarche de Marco Tedeschi. Sous les références culturelles se trouve une véritable recherche sur l’architecture des mouvements, l’affichage périphérique et la mise en scène de la mécanique.
 
Kross Studio devient ainsi un terrain d’expérimentation : un espace où l’horlogerie peut rencontrer d’autres imaginaires sans renoncer à ses exigences techniques.
 
Cette identité créative a cependant une contrepartie. Les univers visuels des collaborations, souvent immédiatement reconnaissables, risquent de reléguer au second plan le travail horloger lui-même. Pour affirmer une ambition de haute horlogerie indépendante sur le long terme, Marco Tedeschi doit désormais placer sa propre vision au premier plan.

C’est précisément le rôle de la nouvelle maison qui porte son nom.

​Kross Manufacture : maîtriser l’outil pour maîtriser la création

Pour comprendre le projet Marco Tedeschi, il faut regarder au-delà des montres et s’intéresser à leur fabrication.
 
Fondée en 2020, Kross Manufacture constitue le socle industriel de cet ensemble. Installée en Suisse, elle réunit des compétences en ingénierie, usinage, fabrication, décoration, finitions et assemblage. L’objectif étant de maîtriser autant que possible la chaîne de production, depuis la conception du mouvement jusqu’à la montre terminée.
 
Cette intégration verticale répond à une ambition précise : ne pas dépendre entièrement de fournisseurs extérieurs pour concrétiser des architectures mécaniques originales. Elle permet également à la manufacture de travailler pour d’autres maisons, en mettant ses compétences au service de projets horlogers spécifiques.
 
C’est un aspect essentiel de son modèle économique. La production ne se limite pas aux montres commercialisées sous le nom de Marco Tedeschi ou aux créations de Kross Studio. La manufacture intervient également pour des clients extérieurs, parmi lesquels figurent des acteurs importants de l’industrie (on ne citera pas de noms).
 
En novembre 2025, la presse horlogère révèle l’entrée de Chanel au capital de Kross Manufacture. Selon les informations publiées, la participation est minoritaire et atteindrait 30%.

​Marco Tedeschi : la mécanique comme point de départ

Le passage de Kross Studio à Marco Tedeschi ne signifie pas l’abandon des collaborations. Il traduit plutôt une clarification des rôles.
 
Kross Studio conserve sa vocation créative et collaborative. La manufacture apportant les moyens techniques. Marco Tedeschi devient, quant à lui, le nom sous lequel s’exprime directement la vision horlogère de son fondateur.
 
Une vision qui repose sur une formule : « La forme suit le mouvement ». Ce principe trouve son expression la plus aboutie dans le tourbillon central imaginé en 2006. Dans une architecture conventionnelle, l’axe central des aiguilles occupe une position déterminante et conditionne l’organisation des autres composants.
 
Marco Tedeschi choisit une autre voie : placer le barillet au centre, réorganiser l’architecture autour de lui et positionner l’organe régulateur sur le même axe. L’affichage de l’heure est déplacé vers la périphérie, tandis que le remontage s’effectue par le fond.
 
Chaque choix mécanique entraîne une conséquence esthétique. Le boîtier devient rond, dépourvu de cornes traditionnelles, avec des lignes épurées qui privilégient la visibilité du mouvement et l’ergonomie. La montre ne cherche pas à dissimuler sa construction sous un dessin spectaculaire : elle en fait sa principale expression stylistique.
 
Cette approche s’inscrit dans une tradition bien établie de la haute horlogerie, où l’architecture du calibre constitue un élément central de l’identité d’une maison. Mais Tedeschi entend pousser cette logique plus loin, en faisant de la construction mécanique le point de départ de chaque décision de design.

​Le MT1 et le retour au nom propre

Présenté en 2025, le MT1 marque une étape importante : pour la première fois, le nom de Marco Tedeschi apparaît sur le cadran d’une montre construite autour de sa propre vision horlogère.
 
Le modèle associe un tourbillon volant à une réserve de marche de sept jours. Il reprend les principes architecturaux développés depuis le premier tourbillon central, tout en ouvrant une nouvelle voie dans la construction des calibres de la Maison.
 
Le MT1.1 en constitue une évolution, avec un affichage de la réserve de marche à midi. Les deux références permettent de comprendre la démarche : il ne s’agit pas de multiplier les complications pour enrichir artificiellement un catalogue, mais de développer une famille de mouvements partageant une même logique de conception.
 
Le projet annoncé pour les années à venir doit prolonger cette démarche. Autour du mouvement d’origine, désigné MTO, Marco Tedeschi prévoit une série de douze mouvements supplémentaires, organisés en quatre grandes familles : l’énergie, le ciel, l’instant et le son.
 
Le premier axe explorera notamment la réserve de marche et les différentes expressions de l’énergie mécanique. Le deuxième s’intéressera aux complications calendaires, aux phases de lune et aux fuseaux horaires. Le troisième sera consacré à la mesure des durées, avec notamment le chronographe. Le quatrième abordera les complications acoustiques, dont la répétition minutes et la grande sonnerie.
 
L’ambition est de construire progressivement un langage horloger cohérent, avant de réunir les savoir-faire développés dans une grande complication finale, la MT12.
 
Il s’agit d’un programme de long terme, et non d’une collection que la Maison pourrait déployer instantanément. Sa crédibilité dépendra de la capacité de Marco Tedeschi à transformer cette feuille de route en mouvements aboutis, techniquement convaincants et suffisamment distinctifs pour installer durablement son nom.

Une nouvelle indépendance ?

L’histoire de Marco Tedeschi illustre une évolution intéressante de la haute horlogerie contemporaine. L’indépendance ne signifiant pas nécessairement travailler seul, ni fabriquer chaque composant sans partenaires extérieurs.

Elle peut aussi reposer sur la maîtrise d’un outil industriel, la capacité à développer ses propres mouvements et une organisation qui distingue clairement création, production et commercialisation.
 
L’arrivée de Chanel au capital de Kross Manufacture ajoute une dimension supplémentaire à cette équation. Elle apporte un soutien à l’outil de production, sans faire de Marco Tedeschi une marque appartenant intégralement au groupe parisien.
 
Reste désormais à convaincre les collectionneurs. Les collaborations de Kross Studio ont permis de rendre visible un savoir-faire et de toucher des publics qui ne se seraient pas nécessairement intéressés à une jeune maison de haute horlogerie. La nouvelle étape consiste à faire reconnaître ce savoir-faire indépendamment des univers culturels qui l’ont accompagné.
 
Le défi est passionnant : transformer une architecture mécanique singulière en une véritable signature horlogère, puis inscrire cette signature dans la durée.
 
Vingt ans après son premier tourbillon central, Marco Tedeschi entend ainsi démontrer qu’une idée technique peut devenir bien davantage qu’une complication. Elle peut constituer le point de départ d’une maison entière.

Affaire à suivre...